La guerre en Iran : le cadeau involontaire de Trump à Khamenei (assassiné)
L'ayatollah est assassiné. La mort d'un dictateur libère-t-il un peuple ? Ce qui se passe en Iran est plus complexe, plus sombre, et plus long que ce que les médias veulent bien nous dire.
Il y a des semaines où l’on veut écrire, et où les mots ne viennent pas.
Depuis ma dernière newsletter sur la guerre des douze jours de juin 2025, j’ai voulu reprendre la plume plusieurs fois. Les événements en Iran et en France s’enchaînent à un rythme qui ne laisse pas de répit pour la pensée. Mais surtout, il y a eu janvier 2026.
Le massacre des manifestants iraniens en janvier a été la goutte qui a fait déborder quelque chose en moi. Selon HRANA (Human Rights Activists News Agency), au moins sept mille personnes ont été tuées en deux jours. C'est le minimum vérifié. Sept mille. Ce chiffre me hante. Il ne s’agit pas d’une statistique. C’est une génération entière de courage broyée en quarante-huit heures. Cette blessure restera longtemps gravée dans l’âme collective du peuple iranien, et dans la mienne.
C’est dans ce contexte qu’il faut lire ce qui s’est passé le samedi matin du bombardement américano-israélien.
Ce qui s’est passé
Alors que des négociations étaient en cours entre Washington et Téhéran, les États-Unis et Israël ont lancé une opération militaire massive sur l’Iran. Des dizaines de sites ont été bombardés : des installations militaires, certes, mais aussi sept hôpitaux à Ahvaz, Chabahar, Sarab, Hamadan, et trois établissements à Téhéran, ainsi qu’une école de filles à Minab, dans le sud du pays, où plus de 150 personnes ont été tuées. Cent cinquante personnes dans une école. Cela s’appelle un crime contre l’humanité. Cela sera vraisemblablement impuni.
L’ayatollah Ali Khamenei a été tué dans son bureau lors de ce bombardement, avec plusieurs commandants militaires réunis en conseil de défense. Il avait 86 ans et plus de trente-six ans de règne.
En réponse, l’Iran a bien évidemment attaqué Israël, mais aussi les pays dans lesquels les États-Unis disposent de bases militaires : la Jordanie, les Émirats arabes unis, le Koweït, le Qatar, l’Arabie saoudite, Bahreïn et Oman. Le ministre iranien des Affaires étrangères a déclaré publiquement que les frappes ne ciblaient que les bases américaines. Mais plusieurs éléments factuels suggèrent que d’autres infrastructures de ces pays ont également été touchées par des missiles et des drones iraniens..
Je vais dire quelque chose qui ira peut-être à contre-courant de ce que vous lisez ailleurs.
La mort de Khamenei : ni victoire ni simple soulagement
L’ayatollah Ali Khamenei était un dictateur. Malgré un bilan géopolitique que l’on peut qualifier d’exceptionnel sur le plan des rapports de force régionaux, mais sans jamais parvenir à les stabiliser, il a assombri la vie de générations entières d’Iraniens. À son arrivée au pouvoir, la République islamique bénéficiait d’une assise populaire exceptionnelle ; à la fin de son règne, la légitimité du régime est plus contestée que jamais.
La répression politique s’est durcie sous son règne. L’émigration massive des jeunes (ce que certains appellent la “fuite des cerveaux” mais qui est en réalité une hémorragie de dignité) a atteint sous son règne des proportions inédites. Je fais partie de ceux qui ont quitté l’Iran, en exile, à cause de cette répression. Je suis arrivé en France le 3 novembre 2009, il y a plus de seize ans. Je connais le prix de cet exil.
Cela dit, il faut regarder la réalité en face.
Khamenei savait qu’il allait mourir. Il souffrait de maladies graves depuis des années. Dans la dernière période, son élocution s’était considérablement ralentie. Les rumeurs de sa mort circulaient dans les médias iraniens depuis plus d’une décennie. Chaque semaine, une nouvelle rumeur, un nouveau démenti. Il se préparait à mourir.
Dans la tradition mystique iranienne et dans l’islam chiite, la shahādat (le martyre) est le degré suprême. Ce n’est pas une métaphore. C’est une conviction théologique profonde. Dans son testament, l’ayatollah Khomeyni le fondateur de la République islamique d’Iran, lui-même déplorait de n’avoir pas eu la grâce du martyre. Son successeur, Ali Khamenei, lui, a été tué par la plus grande puissance militaire du monde (les Etats-Unis de Trump) et son allié régional (Israël de Netanyahou), dans son propre bureau, sans se rendre. Pour un chef religieux chiite qui croit sincèrement à la shahādat (et il y croyait) c’est le destin le plus glorieux imaginable. Trump, lui a offert ce qu’aucun successeur iranien n’aurait pu lui donner : une mort héroïque.
Il faut ajouter ici un élément de contexte crucial. Tout au long de la guerre des douze jours, Israël a mené des tentatives d’assassinat ciblées contre les dirigeants iraniens. On sait aujourd’hui que le président iranien a lui-même échappé à l’une d’elles. Khamenei était la cible principale. Selon des informations rapportées par plusieurs sources américaines, les États-Unis sont intervenus pour empêcher Israël d’assassiner le Guide suprême.
Certains analystes avancent même une lecture plus radicale du déclenchement de l’opération : ce n’est pas l’attaque qui a créé l’opportunité d’éliminer Khamenei, mais l’inverse. La coalition américano-israélienne aurait lancé l’offensive au moment précis où elle avait la confirmation qu’elle pouvait atteindre le Guide. En d’autres termes : on frappe parce qu’on peut frapper Khamenei, pas l’inverse.
L’ayatollah Khamenei, lui, était au courant de tout cela. Il savait qu’il était dans le viseur. Et c’est précisément dans cette lumière qu’il faut lire la suite.
Plusieurs analystes iraniens que je suis avec attention partagent cette lecture :
Khamenei aurait consciemment provoqué son propre assassinat. Il ne voulait pas mourir dans un lit d’hôpital pendant que son pays brûlait. Voire pire : d’être capturé comme Nicolás Maduro.
Mais comme l’a écrit le philosophe iranien en exil Mohammad-Reza Nikfar, c’est aussi là que réside la tragédie profonde :
l’Iran a perdu parce que son peuple n’a pas pu, malgré tous ses sacrifices, renverser et juger lui-même le dictateur. Dans une guerre, c’est un pays qui est vaincu, pas seulement un régime.
Une rupture historique sans précédent
Ce qui s’est passé dépasse le seul cas iranien.
Pour la première fois depuis la création du droit international moderne (depuis la Charte des Nations Unies, depuis Nuremberg) le chef en exercice d’un État membre de l’ONU a été assassiné par un autre État membre. C’est sans précédent. Quelques semaines auparavant, pour la première fois de l’histoire, un chef d’État avait été enlevé par les forces d’un autre pays (je pense à l’enlèvement de Maduro par les États-Unis). Le monde observe, médusé, la destruction méthodique de l’héritage du droit international.
L’architecte de cette rupture est un homme dont le nom est lié au scandale Epstein. Ce n’est pas une digression. C’est le contexte moral dans lequel s’inscrivent ces décisions.
Quelques repères historiques qui me semblent importants pour comprendre ce moment :
Depuis 1848, soit depuis environ cent quatre-vingts ans, seuls le roi Qajar, Mouzaffareddin Shah (1896-1907) et l’ayatollah Rouhollah Khomeyni (1902-1989) sont morts de mort naturelle au pouvoir. Tous les autres chefs d’Etat iraniens ont été soit assassinés, soit renversés, soit sont morts en exil. L’ayatollah Ali Khamenei rejoint ainsi une liste tragique : Nasser al-Din Shah Qajar, assassiné il y a cent trente ans (que certains appellent encore le Shah martyr). Avant lui, trois souverains dans toute l’histoire longue de l’Iran ont été tués au combat par des forces étrangères : Cyrus le Grand en 530 av. J.-C, Pirouz Ier sassanide en 484, et désormais Ali Khamenei en 2026. Gouverner l’Iran est, dans tous les sens du terme, une entreprise mortelle.
Ce qui vient ; sans illusions, sans résignation
Je vais maintenant vous dire ce que beaucoup de mes amis m’ont demandé en message privé : ce que je pense vraiment de la suite.
Mettons un instant de côté nos espoirs légitimes de voir la dictature s’effondrer en Iran. Regardons les rapports de force réels à l’intérieur du pays, dans la région, sur l’échiquier international.
Non, la mort de Khamenei et les bombardements en cours ne vont pas provoquer l’effondrement de la République islamique dans les semaines ou les mois qui viennent. Ce n’est pas ce que je veux dire, c’est ce que les faits suggèrent.
Trump a été clair dabs son discours : il n’y aura pas de forces terrestres américaines. Il bombarde, et il demande ensuite au peuple iranien de descendre dans la rue. Après ce que nous avons vu en janvier, des milliers de morts en deux jours, cette demande sonne comme une obscénité. Les Iraniens qui résistent savent ce qui les attend s’ils se soulèvent sans que le rapport de force ait fondamentalement changé à l’intérieur. On ne demande pas aux gens de mourir en leur retirant ensuite l’appui promis.
Ce que je vois se dessiner, c’est une guerre longue. Une guerre aux motivations impérialistes : le contrôle des ressources, la recomposition géopolitique de la région. Une guerre portée sous un discours de libération. Ce n’est pas nouveau dans l’histoire. On se rappelle l’Irak et Afghanistan, les voisin de l’ouest et de l’est de l’Iran.
La successions de du trône de Khamenei
Les contours institutionnels de la succession à Khamenei sont prévus par l’article 111 de la Constitution iranienne, qui prévoit un conseil provisoire composé du président, du chef du pouvoir judiciaire et d’un juriste du Conseil des gardiens. Ensuite, le Conseil des Expert va élire le prochain Guide.
J’ai consacré mon livre L’Iran, déçu mais debout à décrypter précisément ces dynamiques, la résilience du peuple iranien face aux désillusions politiques internes et aux pressions (et aux trahisons) internationales. Je l’ai écrit avant les soulèvements de janvier 2026, avant les développements géopolitiques de juin 2025 et de février 2026. Ce qui se passe aujourd’hui confirme, hélas, les tensions que j’y décrivais. Le titre n’est pas un slogan, mais une réalité structurelle : l’Iran est déçu. L’Iran reste debout. Et ce n’est pas la même chose qu’être libre.
Pour commandez le livre, c’est par ici : L’Iran ; déçu mais debout
Les scénarios possibles
À l’heure où j’écris ces lignes, personne ne peut savoir avec certitude ce qui va se passer. Mais voici les trajectoires que je vois se dessiner.
Scénario 1 : un conflit court suivi d’un recul des belligérants
Le conflit dure quelques jours, puis les belligérants reculent. Un cessez-le-feu fragile s’installe, négocié sous pression internationale. Ce serait la sortie la moins catastrophique à court terme. Mais ce scénario ne résout rien structurellement : un retour du conflit militaire resterait possible à tout moment, dès que l’une des parties estimerait avoir regagné un avantage suffisant.
Scénario 2 : l’escalade : le conflit s’étend, pire que l’Irak
Si le conflit continue et s’étend à la région, on entrera dans quelque chose de bien pire que l’invasion de l’Irak. La chute du régime par la force militaire serait longue, coûteuse en vies humaines, et sans garantie de résultat. Pour le moment, cette option n’est pas sur la table.
À l’intérieur de ce scénario, trois sous-trajectoires sont possibles. Si les opposants décident de lancer une nouvelle insurrection, il y aura un bain de sang bien pire que celui de janvier. Si le régime se redresse rapidement, le pays se refermera plus durement qu’avant. Et si le régime apparaît fragilisé, l’Iran risque de tomber dans une guerre civile pour de nombreuses années.
Plusieurs scénarios supplémentaires reviennent au-delà de la seule riposte directe vs la guerre par procuration :
3. Escalade régionale contrôlée mais durable
Campagne longue de frappes mutuelles, sans invasion terrestre, qui affaiblit l’appareil militaire iranien mais sans changer le régime. On risquerait de voire un conflit “géré” mais prolongé, avec cycles d’escalade / cessez-le-feu, un peu comme un nouveau théâtre de la guerre d’Ukraine à l’échelle régionale.
4. Externalisation maximale via l’“axe de la résistance”
Usage intensif des proxies (Hezbollah résiduel, milices irakiennes, Houthis, autres groupes) pour frapper Israël, bases US et pétroliers, plutôt qu’une confrontation frontale État-à-État. Chaque proxy arbitre entre “suicide idéologique” et survie locale, ce qui peut fragmenter l’axe et produire des réponses asymétriques, désynchronisées.
5. Iran “hyper-sécuritaire” tourné vers l’intérieur
Durcissement autoritaire massif, avec régime qui se bunkerise, militarise la société et traite toute contestation interne comme collusion avec l’ennemi extérieur. Conflit deviendrait existentiel pour la survie du régime, sans ouverture politique, avec une économie encore plus sinistrée et une société sous pression permanente.
6. Transition chaotique plutôt que chute nette
Scénario de “transition non crédible” : affaiblissement progressif du centre, montée d’acteurs plus radicaux (p. ex. commandants du CGRI), compétition de factions, sans démocratisation. Occident et UE redoutent un effondrement incontrôlé (nucléaire, milices, flux de réfugiés), donc poussent plutôt à une transition “gérable” que personne ne maîtrise vraiment.
5. Conflit élargi mais sans alignement fort Russie/Chine
Russie et Chine protestent diplomatiquement, exploitent la crise politiquement et économiquement, mais n’offrent pas de garantie militaire structurante à Téhéran. On reste dans un système où l’Iran est seul en première ligne, avec un risque d’escalade mondiale surtout via énergie, shipping et cyber, pas via une “troisième guerre mondiale” classique.
Je ne vois pas d’issue simple et joyeuse dans cette affaire.
Pardonnez-moi si je parle un peu à contre-courant de certains médias et de certaines espérances. Ce n’est pas du pessimisme. C’est du respect pour la complexité d’un pays et d’un peuple que j’aime. La vérité, hélas, n’est pas toujours ce que nous voulons entendre.
Je pense très fort à tous ceux qui sont en Iran en ce moment. À ceux qui ont peur. À ceux qui espèrent malgré tout.
À très vite,
Rooh


